Pour un Hyperloop négatif, ou la lettre du marchand de cartes et de jeux. À l’attention du Président de la République.

Par Gabriel Delauney,

À l’attention du Président de la République,

Monsieur,

 

Si vous n’êtes pas trop occupé à résoudre l’ensemble des problèmes de l’Etat, – qui sont aussi ceux de la nation, et vice-versa, tant la moindre action de l’un de ces être engage son dioscure -, j’ose espérer que vous daignerez m’accorder l’honneur de lire cette lettre de doléances.
À moins que ne soyez d’un autre monde, ce que pourrait présager votre volonté d’adopter un style jupitérien, vous avez sans doute entendu parler de la dernière lubie d’Elon Musk ; l’Hyperloop.

C’est un mode de transport « révolutionnaire », vocable de tous les marchands de lendemains qui chantent. Nous savons tous deux à quoi nous en tenir avec ces utopistes, gouverner ce n’est ni la tâche de la rue ni celle de la technologie.

Sachez donc monsieur que l’Hyperloop vise à transporter dans des capsules des personnes ou des biens à travers des tubes, le tout à une vitesse vertigineuse, tutoyant les 1000 km à l’heure. Il résultera de ces aptitudes un profond bouleversement de l’espace quotidien pour les futurs populations du monde.

Qui plus est, selon ses thuriféraires, l’Hyperloop se montre beaucoup moins énergivore que ses concurrents. Sur le papier, une vraie technologie d’avenir, donc.

Mais cependant, je m’interroge, ai-je quant à moi – et par là même mes collègues- un avenir ?

Je me présente, il serait temps M. le Président n’est-ce pas ?
Je suis monsieur Nathan Perdu. Je possède une boutique de jeux de sociétés et de jeux de cartes. Jeu des 7 familles, Rubik’s cube, jeu d’échec, solitaire, belotte… Je vends de tout.
Mes clients font souvent appel à mes services pour agrémenter leurs temps de loisirs, mais plus encore pour aider leur progéniture à tuer le temps lors de longs trajets.

Considérez la situation cruelle dans laquelle je me trouve Monsieur ; les portables et autres appareils électroniques m’ont déjà fait perdre bon nombres de bénéfices potentiels, et voilà qu’une technologie nouvelle, arrivant à grand galop, risque de me faire perdre et de faire perdre aux gens la seule chose importante pour user de mes produits ; la patience.

Hé oui !
Trente minutes pour aller de Paris à Amsterdam ! Une heure et demie pour aller de Berlin à la Baltique ! Quarante-deux minutes pour aller de Madrid à Algésiras, quarante-deux minutes pour couvrir la distance de 594 km séparant ces deux cités !

Alors imaginez la rapidité avec laquelle votre correspondant désespéré ferait la distance Rouen Rive-Droite / Cherbourg-Octeville, trajet qu’il a souvent fait lors de ses études pour rejoindre une partie de ses proches.

Aujourd’hui elle est de plus de 3 heures, avec un arrêt à Caen au bout d’un peu plus d’une heure et demie, arrêt nécessaire pour prendre une demie-heure plus tard un second train, – un inter-cité selon mes souvenirs -, dont le terminus est bien sûr Cherbourg-Octeville.

Par la voiture, en prenant l’itinéraire le plus rapide, soit 249 km en passant par l’A13 et la N13, votre client politique fidèle mettrait 2h31.
Mais quelle serait la vitesse d’un Rouen-Cherbourg en Hyperloop ? Dix minutes ? Un quart d’heure ? Enfin, trop peu de temps pour se poser et s’adonner aux loisirs que je vends !

J’ai fort heureusement eu l’idée d’une solution. http://bastiat.org/fr/chemin_de_fer.html

Dans le grenier d’un grand-père aquitain j’ai retrouvé des documents anciens, en l’occurrence un fragment de feuille datant sans doute d’un siècle disparu et d’un journal l’étant tout autant, car l’auteur en effet ne m’évoque rien : Frédéric Bastiat.

Je ne connais pas cet homme et personne dans mon entourage ne sait qui il était. C’était sans doute un journaliste local. De quel journal je ne le sais pas, seul le titre de son papier subsiste, un chemin de fer négatif. Qui plus est, quelques parties de son article sont endommagées.

Toujours est-il que ce qui reste encore à lire contient la solution à toutes nos détresses, voyez plutôt ;

« M. Simiot se pose cette question :
Le chemin de fer de Paris en Espagne doit-il offrir une solution de continuité à Bordeaux ? Il la résout affirmativement par une foule de raisons que je n’ai pas à examiner, mais par celle-ci, entre autres :

Le chemin de fer de Paris à Bayonne doit présenter une lacune à Bordeaux, afin que marchandises et voyageurs, forcés de s’arrêter dans cette ville, y laissent des profits aux bateliers, porte-balles, commissionnaires, consignataires, hôteliers, etc.
(suite illisible)

Mais si Bordeaux doit profiter par la lacune, et si ce profit est conforme à l’intérêt public,
Angoulême, Poitiers, Tours, Orléans, bien plus, tous les points intermédiaires, Ruffec,
Châtellerault, etc., etc., doivent aussi demander des lacunes, et cela dans l’intérêt général, dans l’intérêt bien entendu du travail national, car plus elles seront multipliées, plus seront multipliés aussi les consignations, commissions, transbordements, sur tous les points de la ligne. Avec ce système, on arrive à un chemin de fer composé de lacunes successives, à un chemin de fer négatif. »

La dernière phrase est malheureusement elle aussi illisible, mais quel extraordinaire bonhomme que ce Bastiat !
Voilà ce qu’il faudrait, à défaut d’interdire l’Hyperloop, ralentissons-le ! Remplaçons s’il le faut le réseau de trains par un réseau d’Hyperloop, mais imposons-lui la même vitesse que nos trains actuels, de telle manière nous sauverons et mon activité et celle des guichetiers de l’ensemble des gares des petites bourgades.

A cette politique, nous pourrions même songer à joindre, comme le dit ce Bastiat, une multiplications des haltes ou même des lacunes. Pourquoi ne pas faire passer un Paris-Nice par la Bretagne ?

Un trajet en plusieurs jours permettrait de faire vivre l’ensemble des activités liées au tourisme, telle l’hôtellerie par exemple. La découverte de régions qui n’étaient pas sur nos plans touristiques accentuerait notre patriotisme, et tous les passagers pourraient profiter d’un paysage défilant lentement. J’imagine que l’on peut faire des tubes translucides, ou changer le design de l’Hyperloop pour en faire une sorte d’aérotrain car la notion de tube hermétique n’aura plus de sens en l’absence de vitesses assassines. Bref tous les passagers auront le temps de jouer avec mes produits.

Ah, les joies d’un voyage en calèche, mais avec le confort moderne et un bon jeu de cartes !
Oui un bon jeu de cartes, et des producteurs qui en vendent, voilà ce qu’il nous faut, nous protéger, nous qui somment des producteurs de biens et de services, quitte à ce que les consommateurs y perdent en efficacité ou en argent.

Hé quoi il n’y a pas à être choqué ! N’est-ce pas ce que l’Etat fait déjà avec le riz de Camargue, le cinéma français, les taxis parisiens et quantités d’autres acteurs et produits économiques ?
Pour bien faire – vous êtes bien évidemment au courant – il faudrait que vous fassiez en sorte que nous soyons subventionnés et que vous nous protégiez de la concurrence internationale.

Or ici je vous demande juste de restreindre le potentiel d’une technologie afin de sauvegarder nos emplois, là encore cela s’est souvent vu.

Et puis quand bien même on dirait que cet Hyperloop négatif est du gâchis de temps, provoqué par des hommes en dehors du leur, des égarés, voici quelques ultimes remarques.

Il faut tout changer pour ne rien changer, c’est la devise des sages, celle d’un pays qui ne veut ni être gouverné par la rue, ni par la technique.

Ensuite, mieux vaut promouvoir le télétravail et la téléconférence que de produire des déplacements ultra-rapides sur de longues distances, qui non content de détruire des emplois, ne satisferont pas longtemps les gens, toujours en quêtes de nouvelles prouesses. Les déplacements physiques, la migration, c’est pour les vacances, lorsque nous avons le le temps de prendre notre temps, ce qui nous permet d’augmentant le confort et l’espace disponible pendant le voyage.
Mais bon, il y aura toujours des fous pour aller passer leurs vacances à Tokyo…ou sur Mars.
Pour notre part nous sommes très bien ici, monsieur le président, surtout avec vous.
J’irais même jusqu’à dire qu’il faudrait abandonner tout transports en commun et transports de longue distance, et revenir en dehors du travail au saint foyer.
Le foyer, où, si l’on s’ennuie en attendant l’amour, la culture, l’action ou l’emploi, l’on peut toujours se réunir autour d’un jeu entre proches en attendant qu’un(e) inconnu(e) ou un fonctionnnaire sonne à notre porte.

Je vous remercie d’avance car je sais que vous prendrez les mesures qui s’imposent.

Cordialement

Votre très dévoué citoyen

Nathan Perdu

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