Billet – Point de collectif sans individualisme

Par  Marius-Joseph Marchetti,

 

 

Aujourd’hui, j’ai l’intention de vous parler d’une notion fondamentale qui est galvaudée par une grande partie de nos connaissances (peut-être même par vous-même), sans que l’on sache nécessairement pourquoi : je parle bien entendu de l’individualisme. Qu’est ce que l’individualisme, si ce n’est ce Leviathan qui délite la société, pourrit les moeurs, corrompt les gentils, fait le jeu des nantis ? Ma foi, bien heureusement, il n’est rien de tout ça.

 

  • L’individualisme comme méthode de recherche sociale

 

L’individualisme a déjà été utilisé à maintes reprises, ne serait-ce que d’un point de vue sociologique, et je pense notamment à Emile Durkheim, Max Weber ou Raymond Boudon lorsqu’ils parlent de “l’individualisme méthodologique” : celui-ci, tout d’abord, n’est rien d’autre qu’une démarche visant à expliquer les phénomènes sociaux par les actions, interactions et réactions de personnes individuelles entre elles. Comme le dit notamment Karl Popper dans Misère de l’historicisme, l’individualisme méthodologique est la doctrine tout à fait inattaquable selon laquelle nous devons réduire tous les phénomènes collectifs aux actions, interactions, buts, espoirs et pensées des individus et aux traditions créées et préservées par les individus.”

 

Cette conception s’oppose donc au holisme ( ce sont les grands ensembles qui expliquent les individus), et pour ainsi dire aux rêves des Platon, Hegel et Marx. La doctrine marxiste est nécessairement en opposition avec l’individualisme méthodologique, car pour elle, la pensée de chaque individu est déterminée par sa condition de classe, d’où le célèbre phrase de Lénine : “Le peuple n’a pas besoin de liberté, car la liberté est une des formes de la dictature bourgeoise. Le peuple veut exercer le pouvoir. La liberté ! Que voulez-vous qu’il en fasse ?” dans  L’état et la Révolution. Quant à Hegel, pour qui l’Histoire est vivante et l’Etat est une représentation divine de l’Idée de Raison sur terre, il n’est nul besoin d’expliquer en quoi il puisse être en opposition avec l’idée même d’individualisme méthodologique.

 

L’individualisme méthodologique ainsi, ne dit pas que les institutions sociales n’existent pas. Cependant, ils s’opposent à dire qu’elles sont discernables par les sens, par la cognition, alors que des entités tel que le “peuple” ou “la nation” sont d’abord des abstractions considérées comme des institutions par l’entendement, à savoir des processus mentaux.

 

  • L’individualisme comme doctrine philosophique et politique

 

L’individualisme, tout d’abord, est la théorie politique et philosophique qui met en avant le fait que l’individu est la base de la société et que seul l’individu a des droits. Seul les actes individuels sont susceptibles de jugements, et c’est ainsi sur eux que reposent l’exercice de la morale. Benjamin Constant, quant à lui, même si il préfère parler d’indépendance individuelle, parle de l’individualisme comme du libre exercice des facultés individuelles [1], et donc en réalité comme la libre utilisation de nos libertés individuelles. Proudhon, encore que socialiste, ne semble toutefois être guère apprécié par ses camarades, lorsqu’il déclare :

“Combattre l’individualisme comme l’ennemi de la liberté et de l’égalité ainsi qu’on l’avait imaginé en 1848, ce n’est pas fonder la liberté qui est essentiellement pour ne pas dire exclusivement individualiste ; ce n’est pas créer l’association qui se compose uniquement d’individus, c’est retourner au communisme barbare et au servage féodal, c’est tuer à la fois la société et les personnes.” Pierre-Joseph Proudhon, 1862

 

Voir l’individualisme comme un mal irréductible, c’est occasionner une perte, et aux personnes, et nécessairement à la société elle-même. C’est vouloir retourner aux anciennes formes mystiques et primitives de l’organisation sociale, ce que le socialisme, en tant que forme d’animisme, fait merveilleusement bien, lui qui est pourtant majoritairement matérialiste et rationaliste. Une des raisons de la haine envers l’individualisme nous est expliqué par Carl Jung, dans Dialectique du Moi et de l’inconscient [2], est que la société, immanquablement, a besoin d’un ancrage spirituelle qu’elle a perdu du fait de la trop grande rationalisation des pays occidentaux, et elle se fait réfugie dans l’ombre qu’elle juge apaisante d’un Homme-Providentiel, qui devient l’Archétype de toutes les valeurs morales qui existent au sein de la communauté (et même de celles qui n’existent plus consciemment). Ainsi, au lieu d’avoir une intégration croissante des valeurs morales et moeurs au sein de la conscience humaine qui quittent le domaine de l’exercice des facultés, nous lui avons préféré le plein remplacement par la Raison, qui plongea le peuple dans la volonté de chercher l’Homme Providentiel plutôt que le Divin. La différence est cependant de taille entre ces deux démarches, l’un pouvant clairement basculer dans une nouvelle forme de théocratie despotique qui rationalise les hommes, là où l’autre peut se contenter de spiritualité.

 

Voilà donc pourquoi l’individualisme, dont on accuse bon nombre d’individus, (Carl Jung en étant un, et à raison, bien que ce soit plus une qualité qu’un défaut) n’est absolument pas péjoratif. L’individualisme n’est nullement un nihilisme égoïste, un “chacun pour soi”, un “marche ou crève”, mais seulement l’expression de nos droits les plus fondamentaux et du libre exercice de nos facultés individuelles. En tant que tel, l’individualisme est tout entier dans l’oeuvre de Jung, qui, bien conscient du poids du collectif, souhaite protéger cette fleur qu’il nomme individualité, et cela par un processus d’individuation, qui n’est nul autre que le développement de l’être par la réunion du conscient et de l’inconscient (en soi, par la réparation de l’âme humaine grâce à la réunification de tout ce qui le fait être unique, et membre d’un collectif hérité par les âges). Il observe tout le poids des lois et des normes morales, parfois omnipotentes sur l’individu, et en cela, si il n’est pas à proprement un libéral, en fait au moins un individualiste [3].

 

 


[1] :  « Le système de M. Dunoyer est ce que ses critiques appellent l’individualisme; c’est-à-dire, qu’il établit pour premier principe que les individus sont appelés à développer leurs facultés dans toute l’étendue dont elles sont susceptibles; que ces facultés ne doivent être limitées qu’autant que le nécessite le maintien de la tranquillité, de la sûreté publique, et que nul n’est obligé, dans ce qui concerne ses opinions, ses croyances, ses doctrines, à se soumettre à une autorité intellectuelle en dehors de lui. » L’industrie et la morale considérées dans leur rapport avec la liberté », Benjamin Constant, Revue encyclopédique, 1er février 1826

[2] : “La société, éprouvant dans son ensemble le besoin de posséder une incarnation de la puissance magique, utilise pour véhicule l’appétit de pouvoir d’un homme et le désir de soumission des masses, créant ainsi la possibilité de prestige personnel.” Carl Jung, Dialectique du Moi et de l’inconscient

[3] : « l’entraver [L’individu] par des réglementations rigides et même exclusives, selon des normes collectives, porterait un grave préjudice à l’activité vitale de l’individu.” Carl Jung

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