Billet -L’Ennemi, un ennemi ?

Par Chuck Noel,

Qu’est-ce qu’un ennemi ? Qui est l’ennemi ? Pourquoi un ennemi ? Tant de questions soulevées par Umberto Eco dans son recueil « d’écrits occasionnels ». L’auteur iconique du « nom de la Rose » ou encore de « reconnaître un fasciste » a tenté de répondre à cette question par une méthode de qualification d’un phénomène qui lui est propre. Pour Eco, l’Ennemi avec un grand « E » semble être aussi ancien que l’espèce humaine. En effet, l’Homme aurait besoin d’un ennemi pour asseoir son plan d’existence, plus largement encore, pour se reconnaître comme faisant parti d’un groupe social, ethnique ou religieux. Un groupe n’existerait qu’au travers de l’Ennemi. Umberto Eco, le long de son développement, va décrire étape par étape la construction d’un ennemi ou plutôt de l’Ennemi.

L’Ennemi est l’Autre

L’auteur du nom de la Rose, commence logiquement son développement en déterminant que l’Ennemi réside d’abord dans l’Autre, autrement dit dans la différence, qu’elle soit physique (ethnique), culturelle, morale ou encore, religieuse.      L’Autre est nécessairement quelqu’un d’omniprésent, il est intérieur, extérieur, visible, invisible, mythologique ou réel. Tant d’adjectifs pour désigner le « Bouc-émissaire » qui servira à canaliser les frustrations des masses préalablement conditionnées à haïr cet Ennemi. Ce dernier sera souvent instrumentalisé à des fins de domination politique.

Sur l’échelle des valeurs, l’Autre est nécessairement moins bon et moins vertueux que « Nous ». En effet, l’Ennemi se doit être laid, quitte à l’enlaidir par excès, il doit susciter au moins un dégoût, tout en renforçant un pseudo sentiment d’appartenance à un groupe. Umberto Eco prend pour exemple le traitement des juifs et des femmes par la doxa occidentale chrétienne. Ces derniers y sont décrits comme des êtres malfaisants flirtant avec le Diable, rien que ça. L’Ennemi servirai ainsi à stimuler une sorte de complexe de supériorité d’un groupe déterminé.

L’Ennemi est un « bouc émissaire »

L’Ennemi en plus d’être laid, il doit être néfaste et porteur de malheurs. Il est l’Explication de tout, maladies, guerres, incendies ou encore mauvaises récoltes. Tout comme la religion (mystique ou matérialiste) permet de justifier les causes d’abondances, l’Ennemi permet de justifier les causes du malheur.

Ainsi, l’Ennemi doit susciter le dégoût, il est donc laid, mauvais et malfaisant, que ce soit physiquement (La caricature du juif au gros nez), que dans ses mœurs, qui sont nécessairement licencieuses.

Il est l’épouvantail du groupe, il distille la peur, la haine chez l’individu qui se retrouve de facto à la merci du groupe et de celui ou de ceux qui prétendent le « guider ». On pense, au nazisme et l’épouvantail « juif », ou au communisme et l’épouvantail « riche ».

L’avantage c’est que l’Ennemi n’a pas besoin d’exister réellement, un sous entendu suffit, une ombre (celle de Trotski pour l’URSS ou le Diable pour le Christianisme) permet de consolider la domination de l’Ennemi. Car ici, l’Ennemi est insaisissable, suscitant la crainte de ses sujets, il domine, tout comme le pouvoir politique ou religieux qui l’alimente.

L’Ennemi est un collectivisme

Comme Umberto Eco le démontre, l’Ennemi est avant tout le résultat d’un constructivisme social. Si on décrit l’Ennemi, il faut parfois lui donner une consistance. En effet, l’Ennemi immatériel ne peux demeurer un ennemi bien longtemps, il faut des preuves tangibles, y compris dans les sociétés les plus irrationnelles. Le fait historique reprit par Umberto Eco est la « chasse aux sorcières » menée en Europe à la fin du Moyen-Âge, où les femmes condamnées pour sorcellerie s’auto-persuadaient d’être l’Ennemi. En effet, l’Ennemi se cacherait aussi en « Nous », le premier de nos ennemis serait bien nous même, mais ce sentiment n’arriverait jamais seul. Ainsi, les « sorcières » étaient ainsi soumises à des séances d’autosuggestions parfois sous l’empire de la torture. Ce procédé d’autosuggestion correspond à une pseudo introspection appréciée au regard de la morale dominante, afin de s’auto flagellé l’esprit soit disant contraire à cette Morale. L’autosuggestion est courante dans les régimes communistes, utilisée comme arme de destruction massive de l’individu, se persuadant être l’Ennemi et ainsi le clamer publiquement. Par ce procédé, le pouvoir religieux ou politique obtient ce qu’il veut : un ennemi tangible. L’Ennemi devenant l’individu lui même par la force de la Morale dominante.

Ainsi, Eco démontre que l’Ennemi est l’outil majeur de diversion des masses, car grâce à son aura presque mystique fondée sur la peur de lui, il a permis de fournir le terreau nécessaire à l’édification des pires régimes totalitaires du XXème siècle. Umberto Eco utilise l’exemple de « 1984 » de Georges Orwell pour étayer ce propos. En effet, dans « les deux minutes de la Haine » toute l’attention de la masse est concentrée sur le visage de Goldstein, l’Ennemi d’Ingsoc. Ici, le héros Winston Smith n’explique pas pourquoi il déverse sa rage et sa haine contre un homme qu’il n’a jamais rencontré, juste au prétexte que cet homme ne partage pas les mêmes valeurs totalitaires d’Ingsoc.

L’Ennemi est naturel

Finalement, il en ressort de la démonstration d’Eco, que l’Ennemi est un besoin inhérent à la nature humaine, que ce soit en temps de paix ou de guerre. L’auteur fait le parallèle avec notre époque où l’Ennemi a changé de forme, il est davantage moins bien défini et palpable, il correspond à quelque chose d’incertain, comme un fait social. En effet, il s’est développé une haine contre certains phénomènes sociaux, par exemple, la faim dans le monde, la disparition des baleines ou encore la lutte contre le racisme etc.

La conception de l’Ennemi n’est pas incompatible avec l’individu, puisque l’individu s’identifie au travers de ce qu’il est et ce qu’il n’est pas (Ennemi individualiste). Un libéral a nécessairement pour Ennemi l’État Providence, dont il ne partage pas les valeurs. Dans la « Grève » d’Ayn Rand l’ennemi de l’individu est le parasite qui se nourri de la réussite des autres. Contrairement à un ennemi collectif, la lutte contre un ennemi d’un individu restera dans la majorité des cas (sauf légitime défense) non violente et fondée sur la raison la rhétorique. Un individu ne sera pas entrainé par les oukases d’une foule furieuse et aura donc le recul nécessaire pour comprendre l’Ennemi et bien l’identifier. Contrairement à l’Ennemi collectiviste, qu’Eco a décrit, reste souvent de l’ordre de la métaphysique et du flou, lorsqu’il n’est pas monté de toute pièce par le pouvoir politique ou religieux.

Aujourd’hui, plus que jamais, l’Ennemi d’essence collectiviste n’a été aussi présent, puisqu’il tend à devenir de plus en plus flou, de plus en plus facile à modeler, notamment avec l’avènement des réseaux sociaux et l’information de masse.

L’Ennemi collectiviste est la pire engeance qui soit, car il est la nourriture sacrée du groupe social, de la Nation, de la Religion, de la Secte, de l’État ou encore de la Société (une et indivisible). Dont la forme la plus abominable de la conception de l’Ennemi réside dans le racisme. Autrement dit, dans tout ce qui fait haïr des hommes entre eux qui ne se sont jamais rencontrés de leur vie.

L’Ennemi est un Janus

L’étendard de bataille du concept de l’Ennemi collectiviste est avant l’annihilation de l’individu en tant qu’être un et indivisible, puisqu’il fait parti du camp de la mort, celui qui fait renier le Soi et l’amour de la vie. Une lutte contre un ennemi qui mobilise l’individu dans une éternelle bataille jusqu’à mort s’en suive. L’exemple, des « deux minutes de la Haine » dans 1984 confirme encore cela, où tous sont corps et âme au service de l’État omnipotent dans l’anéantissement de Goldstein.

L’Ennemi néfaste n’est pas seulement collectiviste, si un individu peut simplement s’identifier rationnellement sur sa propre échelle de valeurs, de ce qu’il est et n’est pas (l’Ennemi indivdualiste). L’Ennemi individuel sans entrave extérieure, comme l’autosuggestion basée sur un repère morale collectif, existe. En effet, lorsqu’un individu cause du tort à quelqu’un il va alors ressentir du remord et finir par être son propre ennemi. Ce qui est d’autant plus dangereux, puisque de ce mal causé à autrui, qui devient l’Ennemi, finit par justifier ce mal et donc, s’extérioriser pour toucher des innocents. Ainsi de l’ennemi intérieur de l’un, on se retrouve avec l’ennemi de tous. Le préjudice causé par un, devient alors l’Ennemi à combattre, d’abord par l’individu, mais malheureusement par le groupe. La peur de soi, devient alors la peur de l’Autre. Ce pêché originel semble être une des sources de l’Ennemi collectif. Cette part sombre qu’on essaie de rejeter, mais se retrouvant plus oppressante que jamais.

Cependant, l’Ennemi reste une part de l’individu, c’est l’individu négatif, ce qu’il n’est pas. Ce n’est que lorsque l’Ennemi finit par toucher ce que l’individu est, que celui-ci deviendrait alors le pire des ennemis des ennemis.

Ps : Un grand merci aux contributeurs Arn Walden et Titou pour m’avoir apporté quelques précisions sur le sujet.


Pour en savoir plus :

Umberto ECO, Construire l’ennemi, Ed. Grasset 2014 : [ https://www.amazon.fr/Construire-lennemi-occasionnels-litalien-Bouzaher/dp/2246784875 ]

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